Cloîtré dans son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y trouver ?

Un roman qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous gagne !  

 

72ème au 76ème jour

Samedi 13 juin

Plus je vais plus je pense à Aline. C’est elle la plus présente. L’amour peut-il donc à ce point se dégager des corps ?

Lundi 15

Je passe beaucoup de temps dans le parc, au bord de l’eau. Les oiseaux sont mes amis.

Mardi 16 juin

Ce journal perd de son sens. Qui le lira ? Parler à personne, par moments, devient difficile. Quelqu’un a dit : je suis dans une cabine téléphonique, après la fin du monde. J’ignore si on m’écoute, l’interlocuteur, s’il y en a un, raccroche plus ou moins vite, ou jamais.

Moi, je n’ai personne au bout de la ligne. À la ligne, moi, j’y retourne, je recommence. Mais les mots que je pose sur la ligne nouvelle restent aussi muets que les précédents, car ils ne sont suivis d’aucune réponse. Ils parlent encore en moi mais ça ne me suffit plus, ils ne m’entêtent plus. Je préfère la rumeur du lac.

Jeudi 17 juin

Je viens de passer un jour, une nuit, et un jour au bord du lac. Je ne bouge pas, les oiseaux viennent me voir. J’entends un bruit, je ne crois pas qu’il soit intérieur.

Je n’avais rien à manger. J’ai bu un peu d’eau du lac. Sans conséquence fâcheuse.

Samedi 19 juin

Il faut du béton et de la foule pour que l’écriture vienne. Il y faut la compression de quelques poulaillers humains bien denses. Pour qu’une mutation se fasse. Ce virus dans la langue est-il bien nécessaire ?

C’est comme au bord du lac, une voix qui me prend. Comme avec Marine, cette chose qui nous prend. Transformé en mots sur la page, ça devient un caquetage. Et pourtant.  

 

Cloîtré dans son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y trouver ?

Un roman qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous gagne !  

 

71ème jour

Jeudi 11

Dommage que je n’aie pas de matériel de pêche. En ces temps de catastrophe, je me vois bien au bord de l’eau en train de taquiner la carpe ! C’est peut-être l’attitude la plus sérieuse : prendre les choses avec hauteur et désinvolture. Je ne m’étais jamais encore senti réduit à ce point à rien. Je l’ignorais, sans doute par innocence. Et j’avais près de moi une Aline toujours active, toujours en lutte contre la souffrance et la maladie, comptant chacun des points gagnés contre la mort, fussent-ils infimes. Le soir, elle me tenait souvent le journal de sa journée, me racontant ses échecs, se remontant le moral avec ses réussites. Des morts, il y en avait dans son service de cancéro. Mais elle faisait aussi de la prévention. Chaque tumeur détectée à temps était une victoire pour elle. Elle était dans cette bataille incessante où elle perdait et gagnait à la fois. Je l’admirais, bien que ce fût parfois lassant. Tout cela la rendait hypomaniaque, elle ne tenait pas en place. Elle s’étourdissait dans la suractivité, elle cherchait à m’entraîner dans son rythme. Aujourd’hui je suis zen. Je m’oppose de toutes mes forces au rythme de ce monde. J’ai le mien, qui n’a rien à voir avec quoi que ce soit. Je les emmerde tous. Ce qui compte c’est de leur grignoter des instants où ils n’ont rien à voir. Alors je me dis, je le dis parfois à haute voix : encore ça qu’ils n’auront pas ! Mais « ils », je ne sais pas qui c’est.

 

Cloîtré dans son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y trouver ?

Un roman qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous gagne !  

 

70ème jour

Mercredi 10 juin

J’avais le parc Montsouris en tête, sans doute à cause du temps qui reste très beau. J’ai toujours aimé les friches, les terrains vagues, les lieux où le végétal fait son retour malgré le béton. Mais le parc, c’est autre chose, c’est mieux : comme une forêt (presque) vierge s’étalant à nos portes. Trop tentant ! Je suis allé faire un tour près des grilles. Sous un arbre qui dépasse sur la rue, à l’abri des satellites, un barreau a été scié. Je suis entré en restant à couvert des feuilles. Les canards et les oiseaux exotiques sont toujours là, en pleine santé. Je ne sais comment ils font pour se nourrir. Je me suis rapproché du lac, j’ai vu une carpe pointer son museau. Personne, donc, n’a pensé à les pêcher ? Je me suis allongé là sous un « fagus tortuosa ». Autant pour guetter les poissons que pour jouir de la nature. C’est le nom savant gravé sur une petite pancarte planté à son pied. Heureusement il y avait la traduction : hêtre tortillard. Les branches se tordent en effet dans tous les sens, jusqu’à effleurer l’eau, elles ne montent pas au soleil. Comme les faux, ces chênes bizarres qu’on trouve dans la montagne de Reims. Dû à une anomalie génétique. J’ai pensé que j’aimerais faire l’amour avec Marine à cet endroit. Nus, sous le ciel, la brise caressant notre peau. Voilà ce qui n’existait plus, ce que nous avions perdu. Notre peau était revêtue d’une armure de ciment, elle ne respirait plus, elle ne communiait plus avec les éléments, nous étions privés de notre amnios naturel, hors de son bain nous nous desséchions. Alors qu’ici, dans cet ersatz de nature, je respirais malgré tout un air chargé de multiples parfums, légers, subtils. Venaient jusqu’à moi les mille senteurs des arbres et des plantes, elles tissaient avec moi une conversation secrète, j’en avais les poumons remplis. Je me sentais nourri de leur sève.

C’était autre chose que l’amour avec Marine. Plus doux, et plus profond. Plus entier. Je suis resté jusqu’au soir, puis j’ai repris l’exploration du parc. Autour du lac l’herbe n’a pas poussé. Elle est mangée par les oiseaux.

 

Cloîtré dans son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y trouver ?

Un roman qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous gagne !  

 

69ème jour

Lundi 9 juin

Je suis retourné au souk Galaxie avec Marine, par un des plus beaux jours de la saison. Un des plus chauds. Va-t-il devenir pour nous un lieu de promenade ? C’est qu’il n’y en a guère d’autre. Le parc Montsouris est fermé depuis les débuts de la pandémie, sans doute parce qu’il attire les oiseaux. Peut-être aussi pour éviter les rassemblements ? Ici, on est au coude à coude, et il fait frais. Je n’avais pas remarqué, la dernière fois, le stand de Robert Marchevin. Pourtant il a installé un grand calicot où est inscrit en lettres rouges : Solidarité. Je lui ai fait remarquer, sur un ton moqueur, que ce n’était pas très original, qu’apparemment K avait déteint sur lui. Pour Robert, Solidarité devrait faire plutôt penser à la résistance de Solidarnosc. Il n’a pas vu le temps passer, il oublie que tout le monde n’est pas féru d’histoire militante. « Et puis, a-t-il ajouté, pourquoi pas ? Solidarité, cela a un petit effet consensuel qui n’est pas à négliger ». Je lui rappelais un slogan du PS, au temps où nous y étions : « vivre ensemble ». C’était d’un tarte ! Un peu conjugal, mais pas très sexy. En ce temps-là, les socialistes promouvaient, sans doute à contrecœur, le mariage de la carpe et du lapin : il leur fallait faire alliance avec la classe popu s’ils voulaient ratisser la mise. Et j’ajoutai : « K, lui aussi, a fait dans l’« ensemble », mais il leur a taillé un costume ! ». Robert n’a pas compris pas le jeu de mots. Il est resté plus sérieux, plus « consensuel » que je ne l’aurais cru. Un peu indécrottable : il m’a annoncé qu’il pensait au Comité d’initiative et de vigilance civique dont Koromsky avait annoncé la création. Il s’y voyait bien représenter notre îlot. Alors j’ai mieux compris son goût pour la « solidarité » !

– Ce ne serait pas très démocratique, lui ai-je dit.

– Et pourquoi donc ?

– Parce que la démocratie c’est le pouvoir de n’importe qui, pas de l’élite politique, et tu en fais partie. Tu sais ce qu’on faisait, à Athènes, quand on remarquait qu’un gouvernant manifestait trop de goût pour le pouvoir ? Il était ostracisé pendant trois ans, pour lui faire passer le goût des honneurs ! Heureusement que tu n’es pas athénien, Robert !

La conversation prenait un tour qui ne lui convenait pas :

– Discuter c’est bien, m’a-t-il répondu, mais il y a des choses à faire. Il y a des responsabilités à prendre pour ne pas rester dans ce merdier.

Il avait adopté un ton presque suppliant pour me dire ça. C’est que j’avais un avantage sur lui : il avait besoin de moi pour sa démocratie, il lui fallait des soutiens, des électeurs. Il se devait donc de me ménager, de m’écouter ou du moins faire semblant. Je connaissais tout ça par cœur. J’ai été étonné de voir comment il reprenait à son compte les comportements de pro ; ceux des seigneurs de la politique qui, pourtant, ne lui avaient pas fait de place sur leurs listes électorales. Il est intoxiqué, il a ça dans le sang ! J’ai continué à tracer mon sillon : 

– La démocratie, c’est un principe de négativité. C’est ce qui vient contredire le jeu établi, le partage du gâteau. En démocratie, ce ne sont pas les riches qui gouvernent, ni les savants, ni les professionnels de la politique, ni les ayatollah de tout poil, chrétien juif ou musulman. La démocratie, c’est ce qui vient rogner tout pouvoir établi, au nom de n’importe quoi, au nom de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui. Le meilleur vote, c’est le tirage au sort ! La démocratie, c’est un principe d’anarchie ! Seule la démocratie est politique, car le politique c’est autre chose que les hiérarchies naturelles, celles des guerriers, des riches et des prêtres, et même celle des gestionnaires « politiques » qui prétendent savoir pour tout le monde ce qu’il faut faire…

Je poussais un peu le bouchon. Mais après tout pas tant que ça. Ce qui me venait malgré moi, dans le feu de la conversation, n’était pas si idiot, après tout.

– Tu as peut-être raison, m’a-t-il dit, mais en attendant il faut faire quelque chose.

Marine commençait à piaffer à côté de moi. Manifestement, elle n’avait pas envie d’entrer dans la conversation. Je prétextai de sa présence pour arrêter là : il fallait qu’on y aille, on avait des courses à faire… 

 

Cloîtré dans son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y trouver ?

Un roman qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous gagne !  

 

68ème jour

Dimanche 8

K encore, comme toujours, à la télé. Dans la visite guidée d’un laboratoire pharmaceutique. Avec Joli Docteur à ses côtés. Je n’avais pas remarqué, ils sont de la même taille : Joli Docteur ne fait pas d’ombre au président. Il était là en tant que médecin plutôt que ministre des affaires extérieures. J’ai imaginé Laguigne en train de trépigner devant la lucarne : Pourquoi ce n’était pas lui, sur l’image ? Et de rêver du type de poignard qu’il pourrait planter dans le dos de son ami… K sait tout ça, il doit bien en jouir ; avec le mépris qui convient. Sur l’écran, on a eu d’abord droit à une visite d’hôpital. La caméra a traversé un dortoir bien rangé, bien propre. K arpentait le couloir avec les zombies de la santé, harnachés comme il se doit. K, lui, a enlevé son casque et n’a gardé que le masque obligatoire. En voilà un de courageux : le message passait bien… Les malades ont été polis, ils ont exprimés comme il se doit le ravissement que déclenche nécessairement l’apparition des demi dieux. Un instant, K s’est tourné vers nous pour nous parler de solidarité. Il a loué le dévouement du personnel soignant (il n’a pas dit qu’ils sont réquisitionnés), leur solidarité dans l’épreuve que nous traversons, il nous a demandé d’être, nous aussi, solidaires des « combattants de la santé », il faut que nous les aidions en tout (je ne vois pas trop comment on pourrait faire ça). Puis on s’est retrouvé, sur l’écran, dans un laboratoire pharmaceutique, sur une chaîne de fabrication. J’ai trouvé la transition habile. Dans un local, derrière une vitre, des manutentionnaires revêtus de scaphandres fabriquaient des pilules. Dans une atmosphère stérile, nous a-t-on expliqué, et à hygrométrie zéro. Il paraît qu’ils se dessèchent très vite, au bout de quelques heures des saignements de nez apparaissent. C’est pourquoi les équipes tournent. K les a aussi félicités, il a rappelé leur courage en cette période de surproduction. Ils dorment sur place pour raison sanitaire, ils font beaucoup d’heures supplémentaires, ils n’ont d’ailleurs rien d’autre à faire. Au moins, Aline rentrait à la maison par périodes. Puis on a eu droit à un discours, dans l’amphithéâtre de l’usine, devant un parterre composé pour l’occasion : les gens de la boîte et les politiques du coin, en région Rhône-Alpes. K a rappelé qu’il avait le devoir de nous informer de la situation, de nous rappeler les comportements à tenir, et surtout de maintenir la confiance entre tous. Une confiance dont il constatait chaque jour les manifestations, a-t-il dit, ça lui allait droit au coeur (à ce moment-là, la camera a zoomé sur sa main droite posée où il fallait, il se frappait en effet le cœur, avec une certaine violence j’ai trouvé. L’effet cinématographique était un peu gros, pas très pro. Mais c’est sans doute lui qui exige ça. Il a remercié le CICé (il prononce « ssissé », c’est le Comité interministériel de crise élargi) qui travaille jour et nuit, il a salué toutes les femmes et les hommes de bonne volonté qui travaillent pour lui, par-delà les conflits qui peuvent diviser la classe politique. Il a même ajouté que notre devoir était aujourd’hui d’être tous unis pour lutter contre l’ennemi aviaire. « Nous sommes en état de guerre, a-t-il rappelé, je considère tout refus de coopération comme une désertion, je vous le rappelle solennellement ». On le savait déjà. On sait aussi comment on traite les déserteurs en temps de guerre. Et je sais qu’Aline n’a pas déserté. Il a annoncé la création de « Comités régionaux d’initiative et de vigilance civique ». Je suppose qu’on ne peut pas les déserter non plus. Ils sont dirigés par les préfets, et composés des représentants des zones. A cette occasion, il est revenu sur le zonage : « Vous le savez, j’ai décidé que chaque ville de plus de 20 000 habitants serait découpée en zones autonomes. On entend dire à propos du zonage les choses les plus folles. C’est pour des raisons exclusivement sanitaires que j’ai décidé de ce découpage ; pour empêcher la propagation de la peste. Et aussi parce qu’en temps de crise, une autre organisation était nécessaire. Il fallait organiser une gestion de proximité. Je dirais même une autogestion qui permette à chacun d’être pleinement responsable de ses actes et de ceux de son groupe d’appartenance géographique. Ainsi, chaque zone est à mes yeux une communauté autonome et responsable. N’est-ce pas la définition même d’une liberté partagée ? Car pour moi la liberté égoïste, celle des individus qui ne pensent qu’à eux mêmes et à leur profit n’est pas la liberté ; pour moi, il n’y a pas de liberté sans solidarité ! » Là il y a eu dans la salle un tonnerre d’applaudissements. Je trouvais pour ma part qu’il s’agissait là de subtilités inutiles. Ce que j’en retenais c’était ce que je savais déjà : je n’ai pas le droit de sortir de mon îlot. Ensuite il a félicité les laboratoires comme d’habitude, annoncé la réalisation prochaine du vaccin que nous attendons tous… J’ai coupé le son.

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