Cloîtré dans
son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il
peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y
trouver ?
Un roman
qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous
gagne !
69ème jour
Lundi 9 juin
Je suis retourné au souk Galaxie avec Marine, par un
des plus beaux jours de la saison. Un des plus chauds. Va-t-il devenir pour nous un lieu de promenade ? C’est qu’il n’y en a guère d’autre. Le parc Montsouris est fermé depuis les débuts de la
pandémie, sans doute parce qu’il attire les oiseaux. Peut-être aussi pour éviter les rassemblements ? Ici, on est au coude à coude, et il fait frais. Je n’avais pas remarqué, la dernière fois, le
stand de Robert Marchevin. Pourtant il a installé un grand calicot où est inscrit en lettres rouges : Solidarité. Je lui ai fait remarquer, sur un ton moqueur, que ce n’était pas très
original, qu’apparemment K avait déteint sur lui. Pour Robert, Solidarité devrait faire plutôt penser à la résistance de Solidarnosc. Il n’a pas vu le temps passer, il oublie que tout le monde
n’est pas féru d’histoire militante. « Et puis, a-t-il ajouté, pourquoi pas ? Solidarité, cela a un petit effet consensuel qui n’est pas à négliger ». Je lui rappelais un slogan du
PS, au temps où nous y étions : « vivre ensemble ». C’était d’un tarte ! Un peu conjugal, mais pas très sexy. En ce temps-là, les socialistes promouvaient, sans doute à
contrecœur, le mariage de la carpe et du lapin : il leur fallait faire alliance avec la classe popu s’ils voulaient ratisser la mise. Et j’ajoutai : « K, lui aussi, a fait dans
l’« ensemble », mais il leur a taillé un costume ! ». Robert n’a pas compris pas le jeu de mots. Il est resté plus sérieux, plus « consensuel » que je ne l’aurais
cru. Un peu indécrottable : il m’a annoncé qu’il pensait au Comité d’initiative et de vigilance civique dont Koromsky avait annoncé la création. Il s’y voyait bien représenter notre îlot.
Alors j’ai mieux compris son goût pour la « solidarité » !
– Ce ne serait pas très démocratique, lui ai-je
dit.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que la démocratie c’est le pouvoir de n’importe
qui, pas de l’élite politique, et tu en fais partie. Tu sais ce qu’on faisait, à Athènes, quand on remarquait qu’un gouvernant manifestait trop de goût pour le pouvoir ? Il était ostracisé
pendant trois ans, pour lui faire passer le goût des honneurs ! Heureusement que tu n’es pas athénien, Robert !
La conversation prenait un tour qui ne lui convenait
pas :
– Discuter c’est bien, m’a-t-il répondu, mais il y a
des choses à faire. Il y a des responsabilités à prendre pour ne pas rester dans ce merdier.
Il avait adopté un ton presque suppliant pour me dire
ça. C’est que j’avais un avantage sur lui : il avait besoin de moi pour sa démocratie, il lui fallait des soutiens, des électeurs. Il se devait donc de me ménager, de m’écouter ou du moins
faire semblant. Je connaissais tout ça par cœur. J’ai été étonné de voir comment il reprenait à son compte les comportements de pro ; ceux des seigneurs de la politique qui, pourtant, ne lui
avaient pas fait de place sur leurs listes électorales. Il est intoxiqué, il a ça dans le sang ! J’ai continué à tracer mon sillon :
– La démocratie, c’est un principe de négativité. C’est
ce qui vient contredire le jeu établi, le partage du gâteau. En démocratie, ce ne sont pas les riches qui gouvernent, ni les savants, ni les professionnels de la politique, ni les ayatollah de
tout poil, chrétien juif ou musulman. La démocratie, c’est ce qui vient rogner tout pouvoir établi, au nom de n’importe quoi, au nom de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui. Le meilleur
vote, c’est le tirage au sort ! La démocratie, c’est un principe d’anarchie ! Seule la démocratie est politique, car le politique c’est autre chose que les hiérarchies naturelles, celles des
guerriers, des riches et des prêtres, et même celle des gestionnaires « politiques » qui prétendent savoir pour tout le monde ce qu’il faut faire…
Je poussais un peu le bouchon. Mais après tout pas tant
que ça. Ce qui me venait malgré moi, dans le feu de la conversation, n’était pas si idiot, après tout.
– Tu as peut-être raison, m’a-t-il dit, mais en
attendant il faut faire quelque chose.
Marine commençait à piaffer à côté de moi.
Manifestement, elle n’avait pas envie d’entrer dans la conversation. Je prétextai de sa présence pour arrêter là : il fallait qu’on y aille, on avait des courses à faire…