Cloîtré dans
son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il
peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y
trouver ?
Un roman
qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous
gagne !
31ème jour
Dimanche 16 avril
Revenant de chez Elisabeth, je suis tout de suite allé
voir Marine. Au bout de trois jours d’absence, j’étais inquiet. Elle était toujours là. Elle m’a accueilli tout naturellement comme si elle m’avait vu la veille. Avec ce simple mot :
« Ah ! Te voilà ! » Mais elle restait à distance. Ses réactions la trahissaient. Elle est jeune, un peu braque — ainsi elle ouvre en moi un océan de tendresse. Je l’ai prise dans
mes bras, je l’ai bercée un peu. Pour la consoler. Puis je lui ai raconté mon aventure. Du moins ce que je pouvais lui en dire :
« La voiture est venue me chercher comme prévu. En
fait de voiture, c’était un fourgon blindé, aveugle. Pendant le trajet je n’ai rien vu. L’appartement d’élisabeth est comme elle me l’a dit. Tout
est recouvert d’une feuille de plastique, comme pris dans un moule transparent : les tableaux, la plupart des meubles, la bibliothèque sont à la fois visibles et inaccessibles. On a plaqués
les canapés aux murs. Ils sont donc eux aussi recouverts par le film plastique, sur lesquels sont disposés des coussins en matière synthétique. Il n’y a plus que du synthétique. « Tout est
en style Sanity ! », m’a-elle dit. C’est la nouvelle tendance. « Tout ce qui est naturel est prohibé. La nature, c’est l’horreur. La maladie, la mort. Il nous faut reconstruire
un autre monde, un monde sans la nature. Un monde à nous. Grâce à la science, on peut ». élisabeth a adopté la nouvelle idéologie. Je lui ai
dit qu’elle parlait le Koromsky. « Mais non, m’a-t-elle répondu, qu’est-ce que tu vas chercher ! Je dis simplement les choses comme elles sont ! Et puis il n’y a pas que Koromsky sur terre,
tu fais une fixation ! En plus, il a pris aussi de bonnes décisions. Il ne faut pas voir les choses en blanc et noir ». Je lui ai répondu qu’elle les voyait seulement en blanc, la couleur du
number one, comme elle-même me l’avait appris. Nous étions face à face depuis cinq minutes, et déjà en conflit. Comme toujours. Vue ma qualité d’invité, je modérai néanmoins mes ardeurs.
C'est-à-dire que je rongeais mon frein. Avec difficulté : j’avais l’impression qu’en ne répondant pas aux imbécillités que j’entendais, je les laissais pénétrer en moi, et s’emparer de mon
esprit. À partir du moment où j’acquiesçais sur un point, il me fallait bien accepter tout ce qui en découlait, qui s’étendait en grandes nappes de significations dans lesquelles je serai bientôt
noyé, sans repère…
Elle m’avait fait venir en avance. Les invités
arrivèrent bientôt. Tout d’abord le metteur en scène Paul Santiago, avec sa nouvelle compagne, une actrice qu’il faisait travailler. Un vrai bonbon qui resta dans son rôle pendant toute la
soirée, collée à lui. Hélas elle n’eut d’yeux que pour lui. Puis Laguigne avec sa collaboratrice, Marie Bisance. Celle-ci cumulait un poste qu’il lui avait obtenu à la Mairie de Paris, auprès de
Robert Delaunay, et un poste au gouvernement, près de lui. Plus un poste à la Région. Elisabeth m’avait dit ce qu’elle en pensait : « Tu sais, au PS c’est comme partout, il faut
coucher. Moi je n’ai pas voulu ». Elle justifiait ainsi le fait de ne pas être parvenue au top du parti. Je lui épargnais ma remarque : si j’étais là ce soir, si je partageai la table
des élus, c’était parce que j’avais couché moi aussi. Avec elle. Et qu’elle souhaitait sans doute que je couche encore. Après tout, on pouvait voir les choses comme ça ! Je ne trouvais pas ça
reluisant… Plasko vint seul. On ne lui connaissait pas d’aventure. Sauf celle, déjà ancienne, avec une très jolie député qui fut un temps ministre. Je ne pense pas que ce soit grâce à lui :
l’amour a parfois de ces mystères... Je me suis toujours demandé comment elle avait pu. Pour la première fois, je vis paraître ensemble Jacques Noël et son amant Frédéric Pilou. Il prenait un
risque, jusqu’alors c’était l’omerta. Jacques présenta Frédéric comme son assistant. Il gérait scrupuleusement son image, en prévision d’un futur prometteur. C’était un futur cacique du PS, il
menait sa carrière en bon professionnel. Pendant la soirée, personne ne lui fit l’affront de lui rappeler qu’il était député ; et que, en tant que tel, il aurait dû s’embastiller à La
Défense, pour débattre du bien du peuple… Frédéric devait souffrir un peu de rester dans l’ombre, mais il en profitait largement. Il était déjà loin, le temps où il n’était qu’un petit
instituteur ! Aussi il se donnait sans partage, il était pour son grand homme une caricature de petite femme à tout faire. Jacques était marié, il avait deux charmantes petites filles. Il
partageait sa semaine entre sa femme et son amant, avec lequel il officiait à la Mairie du 19ème. Il l’avait placé là, et aussi à la Région. Elisabeth avait aussi invité deux
amies : une actrice en déclin qu’elle souhaitait aider, et une amie auteur de best-sellers, connue pour ses opinions de gauche. On n’attendait plus que la vedette de la soirée. Celui qu’on
appelait le Docteur Joli Cœur ; qu’on accusait d’affairisme humanitaire, insinua la romancière.
– à tort, répondit Elisabeth, il n’a jamais fait que suivre sa conscience !
– On sait où mènent les chemins pavés de bonnes
intentions, ajouta Plasko, mais ce n’est pas moi qui lui jetterai le premier !
Il fallait toujours qu’il fasse allusion à la période
pour lui héroïque de Mai 68 où, paraît-il, il aurait joué un rôle. C’était aussi une façon de se démarquer à peu de frais de Koromsky. Dans ses discours électoraux, celui-ci avait invoqué
l’histoire entière : Jeanne d’Arc, Jaurès, les poilus de 14/18, Blum, Roosevelt, les martyrs de la résistance, De Gaulle, Mitterrand. De Mai 68 il faisait découler tous les maux
actuels.
– Je trouve malhonnête de faire un procès d’intention à
quelqu’un qu’on ne connaît pas ! riposta Elisabeth. Pour ma part, je le connais comme ça, et par ce qu’en disent les medias, et ils sont très partagés !
Elle faisait sa naïve. J’avais l’impression qu’elle se
plaçait dans le sens du vent. Les hommes et les femmes qui ont réussi exercent toujours sur Elisabeth un irrésistible attrait ; sans qu’on puisse pour autant la taxer d’opportunisme. Il n’y a pas
chez elle de calcul. C’est pire, c’est instinctif…
– Mais nous on le connaît !, répondirent en chœur
Plasko et Laguigne.
Plasko continua :
– On a fait l’internat ensemble. Déjà il se faisait
remarquer. On l’avait surnommé le ludion. Déjà il surfait sur n’importe quelle crête, mais toujours avec brio… Il en donnait le tournis.
Laguigne se devait de manifester une solidarité
gouvernementale avec son ami d’hier et d’aujourd’hui. Après tout, cette critique aurait pu lui être adressée :
– Chaque homme a ses défauts, il a les siens. Mais on
ne peut nier qu’un grand idéal l’anime, il a su le montrer depuis longtemps sur la scène internationale. Ce qu’il a de caractéristique, et de rare, c’est qu’il sait allier à cette haute
sensibilité, car on ne peut nier que c’est un homme sensible, un sens de la réalité que beaucoup peuvent lui envier. Le pragmatisme au service de l’idéalisme, voilà ce qui caractérise notre homme
! En ce sens, c’est un vrai politique, il assume les responsabilités qu’il s’est données en toutes circonstances.
Où qu’il soit, Laguigne ne pouvait s’empêcher de faire
des discours. Sans doute avait-il eu du mal à s’exprimer en public. Il avait peiné pour apprendre à faire ses phrases, les énoncer de façon convaincante. Maintenant il savait, mais ce savoir
avait effacé tous les autres registres de discours. Je parierais que, même au lit avec Marie, il s’exprime ainsi. Heureusement que son amie est une politique comme lui ! Laguigne était un
bulldozer monomaniaque. Il ne pouvait enregistrer qu’un logiciel sur son disque dur.
– Le pragmatisme au service des idées… à moins que ce
soit le contraire, grommela Santiago.
Elisabeth ne voulut pas
l’entendre :
– Voilà qui est bien dit !, lança-t-elle à
Laguigne, en se dirigeant vers la cuisine.
C’était une femme de gauche, elle ne s’était jamais
entourée des services d’une cuisinière. Frédéric la suivit pour lui apporter son aide : « Je suis ma femme à la cuisine! », cria-t-il, riant un peu trop fort de cette bonne
plaisanterie. Quand il était en public, dans les diverses réunions du PS, il ne manquait pas de la tenir dans son bras, de la poulotter, et de l’appeler « ma femme ». Elle était son
alibi hétérosexuel. Elle trouvait cela drôle, elle se laissait faire.
L’absence d’Elisabeth entraîna un instant de silence.
Je les regardais, je me demandais ce que je faisais là. J’avais l’impression d’être transparent, bien que chacun me témoignât les politesses d’usage. En effet, je ne pouvais leur être utile en
rien. Je ne servais, je n’avais servi qu’à Elisabeth. Une pure fonction libidinale. Je n’avais donc rien d’autre à faire qu’à compter les points. Jacques Noël tenta de relancer la conversation.
Il avait une voix onctueuse et le geste mesuré. J’étais allé le visiter dans sa Mairie, j’avais été frappé par l’atmosphère feutrée qui y régnait. Il y planait un certain silence, comme si chacun
gardait une oreille pour la voix de la transcendance qui pouvait se manifester à un moment où l’autre, quand bon lui chanterait. Etait-ce la voix du Peuple ? Ou celle du Maire, son
représentant sur terre ? Jacques, ce jour-là, comme Frédéric que je croisais un instant, portait l’habit. Un costume sobre et discret, taillé pourtant dans une étoffe brillante, soyeuse. Je
pensais : des habits d’ecclésiastiques. Ils avaient su adapter au monde laïc et républicain les pompes de l’église, ils avaient repris ses montages symboliques pour incarner le pouvoir,
montrer qu’ils procédaient d’un autre monde avec lequel ils étaient en relation directe. Ainsi, le politique devenait une dimension du sacré. Sacrés farceurs ! Laguigne aussi, portait
l’habit, mais craqué aux entournures. Chez lui, le naturel n’était pas encore bridé. On aurait pu dire de lui qu’il pétait dans la soie.
Parti dans mes réflexions, je n’avais pas écouté le
début de la péroraison de Jacques. Il continuait son propos :
– …c’est pourquoi je trouve importante, et nécessaire,
la poursuite du dialogue. Nous pouvons remercier notre hôtesse d’en être l’entremetteuse.
– Tu sais comme je suis, répondit Elisabeth, je
m’entremets partout ! Mais toujours pour la bonne cause !
– Oui, ma femme, elle est comme ça, répondit en écho
Frédéric, qui revenait de la cuisine les bras chargés d’assiettes.
Plasko paraissait gêné. Je me demandai si Jacques Noël
n’était pas venu ce soir pour contrôler la situation, et empêcher de nouvelles fuites. Le tonneau du PS paraissait bien percé, depuis les élections ! Auquel cas il gênerait peut-être Plasko ? Je
n’en savais rien, mais…
– Et puis il n’y a pas que la politique ! Avez-vous lu
le dernier roman de mon amie Germaine Dubourg ?
Elisabeth jouait son rôle de maîtresse de maison, elle
cherchait à créer le climat. Certains sujets, les vrais, ne devaient pas être abordés de front. Sa mission, telle que Laguigne la lui avait décrite, était de mettre en contact les uns et les
autres. Pas de transformer sa table en arène politique ! On parla donc littérature. Germaine Dubourg avait le nez pour publier à point nommé une fiction sur un débat actuel. Ses romans
mettaient en scène une question à la mode, avec une certaine finesse, et de l’authenticité. Mais son écriture était plate. On pouvait dire d’elle qu’elle était un as du marketing littéraire, elle
savait trouver le thème porteur qui garantissait les ventes ; ou aussi bien qu’elle savait apporter sa pierre aux débats sociaux du moment. Question de point de vue. Son dernier roman, bien sûr,
traitait de la grippe aviaire. Il avait du être écrit en un temps record.
– Le plus important, c’est l’écriture, disait-elle. Je
passe un temps infini à écrire et réécrire.
Voilà qui me chatouillait. Du haut de ses chiffres de
tirage, Germaine parlait de la pureté de la langue française, de sa simplicité, de son dépouillement. J’avais déjà mis le nez dans ses bouquins, ils m’avaient fait penser aux conseils qu’on donne
dans les écoles de journalisme : un sujet, un verbe, un complément ; c’est suffisant, au-delà le lecteur décroche. Il est vrai qu’à ce régime sec, il devient possible à quiconque d’écrire,
ou presque. Je préférai garder pour moi cette réflexion, qui me paraissait désobligeante. Elisabeth connaissait mon caractère, elle m’avait dit : pas d’esclandre ! La conversation vira
vers le thème de la pandémie. Plasko parla avec émotion de la souffrance de la population, rien que de normal. Laguigne parla vrai, il broda sur le thème des difficultés du gouvernement, son
courage dans l’épreuve, son incapacité à évaluer précisément le nombre de victimes. Devant un tel fléau, dit-il, les différences politiques devaient s’effacer. Il ne dit pas au profit de qui.
Jacques Noël mit délicatement les points sur les i :
– Je suis d’accord avec toi, nous sommes ensemble dans
la lutte contre H9N1. Mais nous ne devons pas rassembler que les politiques, les entrepreneurs aussi. Il faudrait obtenir un engagement citoyen des financiers. Le président ne peut pas attendre
moins de ses amis de toujours.
Laguine botta en touche :
– Tu as sans doute raison, cela explique d’ailleurs
pourquoi les groupes pharmaceutiques se sont recomposés, pourquoi ils ont fait alliance avec d’autres groupes (il ne dit pas lesquels). Mais la question me dépasse, elle est du niveau
présidentiel.
Elisabeth sentit le danger.
– Ce soir, pas de politique ! D’accord ? Ce sont mes
amis que j’ai réunis ce soir autour de ma table. Des amis que j’aime tous et que je veux voir amis ! D’accord ?
Elle savait parfois manier l’autorité, mais toujours
avec humour, sur le ton de la plaisanterie. Ça passait. Elle me le dit après : je ne comprends pas l’attitude de Noël, s’il est venu ce soir c’était bien dans une intention de concorde ?
Plusieurs fois, il a mis les pieds dans le plat de façon grossière. Ça m’étonne de lui.
Santiago, qu’on n’avait guère entendu jusque là, se
plaignit d’avoir faim. Peut-être n’avait-il rien d’autre à déclarer. En homme de théâtre, toujours contraint de trouver des protecteurs, il devait se garder à droite comme à
gauche :
– Quand vient-il, le Joli Docteur? A-t-il seulement
enfourché son jolly jumper ? Il a déjà une heure de retard, ce n’est pas très convenable…
Bien qu’au gouvernement, il arrivait encore à Jo
Joilleux (Georges de son vrai prénom, il se faisait appeler Jo) d’enfourcher sa machine, une moto six cylindres carénée. Du moins tant que la pandémie ne fut pas déclarée. Il avait lutté contre
les Dalton des cinq continents, d’où le jeu de mot rituel.
– Il n’est pas roi, il n’est que ministre, répondit
finement l’actrice en déclin dont j’avais oublié le nom, sans doute pour se faire remarquer de Santiago. »
Marine commençait à manifester de l’impatience. J’étais
trop long. Et seul à me délecter de ce que je lui racontais. Ce qui comptait surtout pour elle, c’était pourquoi j’avais mis tant de temps à « rentrer », comme elle
disait.