Cloîtré dans son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y trouver ?

Un roman qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous gagne !  

 

35  & 36ème jour

Jeudi 20 avril

Marine me bat un peu froid. Elisabeth, Aline, cela fait un peu trop pour elle. J’ai remis à l’étude mon plan « boutique chinoise ». Je n’ai plus d’argent, Marine non plus. Au début, elle était d’accord pour me donner un coup de main. J’ai trouvé un caddy dans la cave. Nous l’avons remonté au rez de chaussée. J’ai graissé les roues. Elle m’attendra sur le trottoir, je chargerai le sac de riz, elle partira vite pendant que je protégerai sa fuite. Il faudra faire le coup par nuit très noire.

Je suis allé en reconnaissance. De l’extérieur, le mur qui ferme la cour est bas, le terrain étant de ce côté surélevé par rapport au niveau du sol. Mais comment repasser le mur, une fois descendu dans la cour ? Je ne sais pas. Une solution serait d’empiler des sacs et de les escalader. Sinon, je serais fait comme un rat. Il faut choisir l’heure où personne ne vient dans la cour. Il va donc falloir que je fasse le guet plusieurs nuits, pour voir… ce que je peux dans l’obscurité ! 

J’ai expliqué à Marine : « Tu restes postée derrière le mur, avec le pistolet, je descends dans la cour. Si quelqu’un intervient, tu tires ». Elle m’a répondu qu’elle déteste les armes à feu, et qu’elle ne sait pas tirer. Ce n’est pas parce que la barbarie se développe, qu’il faut le devenir aussi : en principe, je suis d’accord avec elle. Mais il faut bien que nous mangions ! Et puis, il faut bien le dire, les électeurs de K sont pour moi des êtres dangereux, ils sont responsables de notre désastre. Je ne veux pas voir plus loin. Tuer un chien enragé ne soulève pas chez moi de question éthique. Elle me reproche ma violence. « Ne t’abaisse pas leur à leur niveau, ne fais pas comme eux, t’es pas si chéman que ça ! », me dit-elle. Parfois elle parle en verlan ou en SMS, j’ai du mal à m’y faire. Elle voudrait trouver d’autres moyens d’obtenir de la nourriture. Mais elle ne sait pas lesquels.

Vendredi 21 avril

Marine, c’est mon Vendredi. Puisque vendredi est le jour de Vénus.

  34ème jour

Mercredi 19 avril

J’étais sorti de chez Élisabeth en remâchant ma mauvaise humeur. Je me sentais pâteux, sal. L’alcool entrait pour peu dans mon état, le dégoût était plus profond : celui de ces gens, et de l’amour – si on peut appeler comme cela les épanchements de la nuit. Epanchements d’humeur, oui, psychiques et somatiques. Fonction à remplir. Que cela. Dans ce monde-là, on en était rendu à ça. Du moins, c’était comme cela que je les voyais. Eux-mêmes se faisaient sans doute illusion, ils croyaient éprouver des sentiments, ils croyaient aimer ceux qui les chatouillaient au bon endroit. était-ce ma position d’extériorité qui me donnait ce cynisme ? La réalité... ce n’était que cela : ils m’avaient bousillé l’humanité, j’avais mis à plat leurs pauvres mécanismes d’envie et d’ambition, la pauvreté de leurs plaisirs, et je finissais par croire que nous étions tous comme ça. Voilà pour quoi, pour qui le peuple bandait, électoralement parlant…

J’étais sur le trottoir, sur les Champs, au petit matin, au premier soleil. Une brume dorée baignait la ville. Cela, au moins, était resté intact, cela se fichait de nos histoires. Cette insensibilité à nos drames me réconfortait. Ce matin-là, une pierre m’aurait consolé de l’espèce humaine. Je me sentais enfin libéré de ces gens qui avaient fini par disparaître dans l’escalier d’Élisabeth qui, à cette heure matinale, dormait encore dans son lit. J’avais Paris pour moi. Les Champs élysées paraissaient déserts, et inchangés. Je descendis sans encombre jusqu’au Rond-Point. Je croisais de nombreux gardes dans leurs costumes d’astronautes. Leur tête était enfermée dans une bulle de verre sans doute antichoc. Quelques uns la portait rabattue sur le dos, ils humaient l’air seulement protégés du masque réglementaire. Sans doute, en ces quartiers, l’air était-il plus sain ? Ils me croisaient sans me voir. Élisabeth m’avait fait cadeau d’une belle combinaison bleue en me disant : « Comme ça, tu auras l’air un apparatchik ! ». Apparemment, cela marchait.

Je descendis jusqu’à la Seine. Le Grand Palais semblait bourdonner. Je savais qu’il avait été réquisitionné pour en faire une grande ruche militaire et policière. C’était le quartier général de la guerre contre le virus. Le pont Alexandre III était fermé. Deux tanks l’occupaient, entourés de chevaux de frise. Vu de loin, le terre-plein des Invalides semblait être devenu un village de toiles. On ne pouvait pas passer par ici, me dit un militaire, les deux seules entrées de la zone protégée, se situaient place de la Concorde et place de l’étoile. Il paraissait être un brave type, j’osais lui faire part de mon ignorance. « Oui, me dit-il, la zone présidentielle n’est pas si grande : elle longe la scène, elle remonte par l’avenue Marceau, jusqu’à l’étoile, puis vous prenez le boulevard Friedland, puis le boulevard Haussmann, enfin vous repiquez sur la Madeleine, puis la Concorde. Je connais le circuit, je le fais quand je suis de garde ! » Le bleu de ma combinaison semblait le mettre en confiance. Après tout, j’aurais pu être un responsable de province qui débarquait dans la capitale… 

Je longeais la Seine jusqu’à la Concorde. Le fleuve formait une barrière naturelle, il était infesté de navires militaires. Surtout des vedettes, mais également un petit croiseur hérissé de canons qui avait du remonter le fleuve depuis Le Havre. La Place de la Concorde était devenu un camp et un héliport militaire. Je le longeais en remontant vers La Madeleine, où était en fait la porte qui permettait d’entrer et de sortir de cette zone protégée, non seulement des virus mais aussi d’ennemis plus humains. Dans cette place fortifiée, Koromsky ne craignait aucune bataille de Paris !

A la sortie de ce camp retranché, ma combinaison bleue fit merveille. L’habit des puissants que je portais m’attirait tous les égards. Je demandai mon chemin à un planton. Je lui expliquai que je venais juste d’arriver à Paris. J’avais décidé d’aller à l’hôpital Saint-Louis, à la recherche d’Aline. Il m’expliqua que, pour raison sanitaire, la ville était divisée en quartiers. Il me croyait ignorant de tout : « On a déblayé les boulevards, on en a la maîtrise. Mais entre deux, dans les quartiers, mieux vaut ne pas s’y aventurer ! D’abord pour des raisons de salubrité. Aussi parce que vous risquez d’y rencontrer des éléments incontrôlés. Faites attention, avec votre habit bleu vous n’y couperiez pas ! » Il ne me donna pas plus d’explication. Sauf à propos des Tuileries. Je lui demandais d’où venait cette odeur fade, comme d’eau croupie, qui baignait la Concorde. Une odeur à quoi se mêlait je ne sais quel parfum de musc, ou de fleur avariée. « Le parfum, me dit-il ? Tous les soirs un hélico asperge le jardin. Un don de Chanel au président ! Mais ce n’est pas du N°5 ! Il faut ça pour empêcher l’odeur du cimetière de gagner l’Elysée ; et puis, ça gênerait nos troupes ». Et en réponse à mes questions : « Oui, on a du enterrer des corps dans le jardin. Au début, quand les transports n’étaient pas encore organisés comme aujourd’hui. Après, ça n’a pas été possible de les enlever. On le fera plus tard ». Voire ! Je me souvins qu’il y avait d’autres endroits où nous marchions sur les morts ; dans le square de la tour Saint Jacques, autrefois (bien !) nommée Saint-Jacques-de-la-boucherie. Les bouchers de la Commune ne savaient que faire des tas de communards exécutés. Des piles de plus de deux mètres de haut, sur les trottoirs de la rue de Rivoli et du Boulevard de Sébastopol. Pour éviter la peste et le choléra, on les avait enfouis là.

Je lui demandais mon chemin : « Pour l’Hôpital Saint-Louis ? C’est facile : Vous suivez la rue La Fayette jusqu’au bout. Elle est complètement dégagée, votre véhicule n’aura pas de mal. Ne passez par la République, c’est un endroit qui n’est pas sûr. Continuez plutôt jusqu’au canal Saint-Martin, traversez-le puis prenez sur votre droite ». Je ne lui avouais pas que je devrais faire ce trajet à pied !

  33ème jour

Mardi 18 avril

Je ne lui ai pas raconté, non plus, ma nuit chez Elisabeth. Tous les invités étaient partis, je tournais en rond dans l’appartement.

– Non, minauda Elisabeth, il n’y a pas de voiture pour te reconduire. Pas à cette heure, tu sais bien que c’est le couvre-feu… Le temps de couvrir le feu, tu vois ce que je veux dire…

Puis je tournais en rond dans son lit, attendant qu’elle termine ses préparatifs pour la nuit. Je ne retrouvais rien que d’habituel. Comme s’il ne s’était pas passé plus d’un an depuis notre rupture. Je retrouvais la honte de me complaire dans un plaisir qu’elle me donnait généreusement. Maternellement. Je me faisais l’impression d’un bébé au gavage. Cette humiliation trouble me rendait violent, provoquait une fureur sensuelle dont elle profitait : elle croyait trouver un désir pour elle dans ce mélange de dégoût, d’exaspération et d’excitation qu’elle éveillait chez moi. 

Je me réveillai tôt le lendemain matin et m’éclipsai avant qu’elle ne s’éveille. J’avais besoin de voir le jour, d’être ailleurs. Tant pis s’il me fallait rentrer à pied. Je ne voulais plus de ses falbalas, des pseudo ministres, des voitures officielles. Il me fallait me décaper de tout cela, de cette crasse humaine pour pouvoir respirer.

Par contre, je racontais à Marine la fin de la soirée, la longue attente du Joli Docteur qui finalement fit appeler pour dire qu’on ne l’attende pas pour dîner. Il serait en retard, il s’en excusait. Elisabeth fit contre mauvaise fortune bon cœur. Sa soirée était fichue, la vedette n’avait pas tenu ses engagements. Elle connaissait Jo depuis quelque temps. Vif argent, brillant, donnant l’impression d’être toujours actif, et jamais là où on l’attend. Toujours tiré à quatre épingles, une vraie figure de mode. Il lui fallait plaire. Mais plutôt que de quémander l’attention, il se drapait dans une hauteur qu’il n’avait pas. Magnifique et froid, voilà comme il se voulait. Il voulait incarner la beauté des idéaux dont il se recommandait naturellement, puisqu’ils lui étaient consubstantiels ; d’un ton qui ne laissait place à aucune réplique.

Santiago avait encore plus faim, il le fit savoir. Elisabeth, toujours prête à faire plaisir, conduisit ses convives à table :

– Tant pis, on se passera de lui puisqu’il se fiche d’être à l’heure !

Jusqu’alors elle lui avait trouvé bien des qualités, elle avait pris sa défense, jusqu’à défendre sa trahison politique. Mais qu’il soit à retard à sa table lui paraissait impardonnable.

Bien sûr, la conversation tourna autour de Joilleux. Laguigne le défendait, ce qui était une manière de se justifier, Noël le critiquait avec sérieux, Plasko comptait les points. S’il était venu à ce dîner, c’était manifestement pour saisir une éventuelle opportunité. Tant de rats avaient quitté le navire, il lui fallait sentir les nouvelles tendances, flairer les vents nouveaux. Il s’intéressait à Laguigne, souhaitait évaluer concrètement le sort que Koromsky lui réservait. Il voulait faire sentir que peut-être lui aussi… sans se déclarer encore. Telle une coquette, il mettait en place les éléments pour qu’on le demande. Mais pas trop tôt. Pas avant qu’il n’ait repéré la situation. Il ne fallait pas qu’on lui fasse une proposition avant qu’il ait arrêté sa position. Une réponse prématurée, qu’elle fut positive ou négative, risquait de lui coûter cher. Elisabeth n’était pas dupe, elle voyait clair dans le jeu de chacun, comme elle me le dit plus tard. « Tu sais, Joilleux, c’est aux labos qu’il doit son poste. Il n’est pas médecin pour rien. Ses amis pharmaceutiques l’ont placé là pour avoir un observateur dans la place. Ils n’ont qu’une confiance limitée dans Koromsky, on peut les comprendre. Les amis les plus proches doivent être l’objet de la plus grande vigilance, ce sont eux les plus dangereux ». Pour elle, le jeu de Noël n’était pas plus clair que celui de Plasko : « Il est plus retors, me dit-elle, plus habile. Plasko, lui, est comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, au moral comme au physique. On voit clair dans son jeu, ce qui me le rend plus sympathique. L’autre est plus dangereux ». Elle était pour sa part assez hypocrite ! Elle avait virevolté toute la soirée de la table à la cuisine, relançant la conversation, s’esclaffant aux bons mots de chacun. Elle donnait le sentiment de les aimer tous. Elle m’avait paru d’une sincérité absolue, alors qu’elle se révélait parfaitement lucide. Ce qui me paraissait assez fou. Je me demandai si, plutôt que de jouer un double jeu, elle n’était pas véritablement dédoublée. Comme si elle avait autant de personnalités qu’il lui était nécessaire pour être adaptée à chaque situation, du moment que celle-ci entrait dans l’ordre de ses plaisirs et de ses ambitions.

Je la cherchais un peu, je lui dis que, selon moi, elle avait secondé Laguigne dans son activité de débauchage. Elle avait donc servi Koromsky, ce qui me paraissait condamnable pour une socialiste pur sucre comme elle. Sa réponse fut péremptoire : « Tu ne connais rien à la politique ! Crois-moi, chéri, ça se passe comme ça ! » Elle me rappelait à ma condition d’ignorant, d’égaré dans un domaine qui n’était pas le mien. Sous-entendant en toute sincérité qu’on ne pouvait laisser la démocratie dans les mains de n’importe qui… Il aurait été bienséant que je me plie à son argument d’autorité. Je ne voulus pas céder, je sortis ce que j’avais sur le cœur, je parlai de trahison, l’injure me vint à la bouche, j’enrageais : « Elle est belle ta solidarité, ton désir de recréer du « lien social » ! Ta défense des femmes, puisque tu fais dans les femmes ! Vous n’êtes que des professionnels, vous faites des affaires, rien d’autre, et en plus pour des revenus ridicules ! En tout cas pour toi ! Combien tu gagnais à la Région ? 4 000 euros ? Et à la Mairie ? 1 500 euros ? Plus les cadeaux en guise de pots de vins, et les opportunités que te donnaient le fait de siéger à divers conseils d’administration et commissions ? C’est minable de se vendre pour si peu ! Et, surtout, cela me révolte que vous recouvriez ça de mots de gauche ! De votre cœur à gauche ! Vous ne croyez vraiment en rien pour galvauder ce qu’il y a de plus précieux ! De vous foutre à ce point des gens sur lesquels vous pleurez à si belles larmes ! ». Elle avait l’habitude de mes sorties. Pour elle, ce n’était pas un inutile (et ridicule) cri d’impuissance, puisque cela la mettait en cause. Jamais elle ne me répondait en argumentant ; tant sa pensée politique, je crois, était infirme. Comme souvent, elle me la fit à l’affectif : Elle me reprocha de toujours la critiquer, j’étais trop dur avec elle, pourquoi je tenais tant à la dévaloriser ? Voilà ce qui nous avait séparés… Je laissais tomber, non sans ronger mon frein une fois de plus. (Les premières caresses nous firent changer de sujet, détail que j’épargnai à Marine).

Le clou de la soirée avait commencé avec le coup de sonnette de Jo Joilleux. Nous en étions au dessert. La table se recomposa, comme si chacun se réajustait dans son rôle. Quand la porte s’ouvrit, la scène était au point.

– Bonjour, monsieur le ministre !, s’esclaffa Elisabeth d’un air un peu gouailleur, en lui sautant dans les bras.

Elle lui posa deux baisers appuyés qui laissèrent deux belles marques sur ses joues parfaitement liftées. Elle venait sans doute de repasser son rouge à lèvres dans la cuisine. Ainsi décoré, tel un clown qui s’ignore, il s’installa à la table, sérieux comme un pape, ou simplement comme un ministre. Quelque chose dans son allure, sa manière de se tenir droit (sans doute aussi liée à la volonté de rehausser sa petite taille), son air impavide, laissait entendre qu’il ne fallait pas venir le chercher… Les premiers propos le rassurèrent, il se détendit à une vitesse foudroyante, et se recomposa un visage plus amène. Apparemment, il ne connaissait pas les raisons de ce dîner, il n’en attendait rien, il lui avait pourtant paru nécessaire de venir saluer ses vieux amis. S’expliquer devant eux ne le gênait en rien, c’était devenu pour lui une routine.

C’est Noël qui attaqua, en douceur. Il le salua pour ses interventions aux affaires étrangères, et termina par ce commentaire : la politique extérieure, dans ses grandes lignes, ne variait guère, que l’on soit de droite ou de gauche. Il rappela que telle était l’opinion commune. Ce qui laissait entendre à une oreille un peu fine que ce n’était au fond qu’un lieu commun… Laguigne lui fit fête, un peu servilement. Il tenait à monter qu’il était très proche de lui. Plasko lui rappela le bon vieux temps de leurs études de médecine. Santiago, toujours flanquée de son adoratrice, formait un petit groupe à part, en bout de table, avec l’actrice et la romancière. Le coin de la culture ! Frédéric alla chercher à la cuisine le dessert qu’on avait conservé pour le ministre. Jacques Noël le regardait du coin de l’œil. On ne connaissait pourtant pas de goût pour l’inversion chez Joilleux, sauf en matière politique. Mais il aurait pu. À voir l’attitude de Noël, c’est ce qui me vint à l’esprit. A un moment, Joilleux dit, sur un ton un peu solennel, que l’on avait besoin de tous les talents, surtout dans cette passe difficile :

– Plus que jamais, il s’agit d’être du côté des opprimés et des victimes. Toute ma vie j’ai été de ce côté-là.

Je me souvins que Koromsky, lui aussi, avait soutenu la même chose ; et Le Pin avant lui. Belle continuité ! Ainsi les propos qui auraient du être les plus forts, les plus vrais, se trouvaient contaminés…

– Et je connais la délicatesse de la situation, continuait-il, pour moi et ceux de mes amis de gauche qui se sont engagés dans l’action. Vous pensez bien que je la médite sans cesse. Mais elle ne manque pas de panache !

Il fit cette sortie avec des accents mitterrandiens que je ne lui connaissais pas, accompagnant son dire d’un jeté de bras finalement avorté, restreignant ainsi la promesse de vivacité qu’il y avait eu dans l’amorce du geste ; à la manière également qu’avait eue l’ancien. Je me dis : tant l’identification inconsciente au leader est forte…

– C’est un jeu à trois bandes, au moins. Vous savez que nous avons accepté d’entrer dans le gouvernement à condition de ne pas renier notre position politique. Je suis donc un homme de gauche travaillant dans le cadre d’un gouvernement de droite. Koromsky l’a acté, il ne peut donc refuser toutes nos initiatives. Aujourd’hui, cela lui serait plus difficile qu’il ne croit. En cas de conflit, moi et mes amis serions en mesure de provoquer une crise gouvernementale. Car nous sommes unis, nous restons en relation étroite. Bien sûr, Koromsky n’y croit pas, il table sur notre supposé affairisme pour obtenir notre consentement. À nous de ne pas le détromper, pour l’emmener aussi loin que nous pourrons dans notre sens. C’est un jeu subtil qui n’est pas pour me déplaire ! Je vous connais, vous aussi avez dû faire preuve d’esprit de finesse pour en arriver où vous êtes…  

Manifestement, Joilleux faisait une ouverture. L’auditoire répondit par un court silence, comme s’il prenait acte. Mais personne ne se déclara. La chose ne pouvait pas se faire en public, au milieu d’amis politiques qui avaient sans doute chacun leur stratégie. Ils avaient tous en commun de ne pas vouloir dévoiler la leur devant des concurrents potentiels. Finalement, il ne se dit rien au cours de cette soirée. Rien de notable. Était-ce le comble de l’habileté ? Il revenait à chacun de percevoir les signes subliminaux et d’en faire son profit. Un jeu auquel je n’étais pas rompu. J’avais le sentiment que l’essentiel m’échappait, mais je ne savais quoi…

Voilà ce que je racontais à Marine, sans que cela soulève chez elle d’intérêt. Elle me demanda qui était cette « Lisebabette » qu’elle tenait manifestement en piètre estime. Il est vrai que je l’y avais aidée. « Oh ! Une vieille relation ! Une camarade du PS. Du temps où j’y étais ». Elle sembla se satisfaire de cette vague explication. Pour elle, pourtant, j’avais traversé tout Paris.

 

32
ème jour
 

Lundi 17 avril

J’ai du arrêter mon récit. Alors je me suis retrouvé ici, dans mon quotidien, dans ma tour. Tant que je racontais, j’étais encore là-bas, j’oubliais ici. Quand j’ai rouvert les yeux pour de vrai, j’ai vu Marine ; une perle sur un tas d’ordure. Que faisions-nous là ? Par le dictat de quel infâme destin en étions-nous rendus là ? Et quelle était la complicité de ceux qui avaient su tirer leur épingle du jeu, du moins autant qu’on le puisse ? Ces Joilleux et Plasko, Noël et bien sûr Koromsky ? Ils avaient su se concocter un paradis artificiel dont, chez Elisabeth, j’avais aperçu les contreforts. Curieusement, ils ne me faisaient pas envie. Je n’avais pas envie de jouer des pieds et des coudes pour m’y faire une place. Ce en quoi je devais paraître anormal à leurs yeux. En même temps je ne supportais pas « ici », son avant-goût de misère (avant-goût seulement, car il y avait pire !). Sa patine, aussi : rien n’était net, mais gardait la trace d’un contact, rien qui ne soit légèrement maculé, rayé, écaillé, dont la couleur ne soit plus ou moins passée. Partout la graisse du temps venait user, empâter chaque objet. L’annonce d’une fin, présentée dans toute sa vulgarité, et son non sens.

Dans cet environnement, Marine paraissait une miraculée. Sa peau, l’élégance de ses poignets, ses doigts fins, le pli de sa bouche… Il montait d’elle un parfum, une odeur de rose, une harmonie entière dont chaque nuance venait me prendre en plein cœur. Son jeune corps était un orchestre, je goûtais le son de chacun de ses organes, j’aurais sucé ses plèvres, l’éponge de ses poumons roses, j’aurai aimé avoir dans ma main son coeur encore battant, ses reins, les cordes de ses bras et de ses jambes, je les aurais tenus avec émerveillement et respect, tant sa personne, jusque dans ce qu’elle avait de plus concret, de plus charnel, était une merveille à révérer. Voilà qu’elle devenait un objet d’adoration, une affirmation de vie qui dépassait toutes les crasses du temps. 
Je ne dis rien de mon ivresse à Marine. J’aurais craint qu’elle ne s’effraie de mon côté dévorateur ; du poids symbolique que je lui faisais porter. Elle était jeune, elle en avait la légèreté. Rien ne devait venir troubler sa grâce. 

 

Cloîtré dans son 15ème étage, un homme tient le journal du désastre. Peu de temps après l’élection de Koromsky à la présidence, la peste aviaire s’est déclenchée. Il tente de survivre comme il peut, d’abord dans l’isolement total. Et découvre progressivement le nouveau monde provoqué par la pandémie, les jeux politiques et économiques qui s’y jouent. Quelle place pourra-t-il y trouver ?

Un roman qui tient de la farce noire, de la critique sociale, du journal intime, et de la science-fiction médicale. à lire vite avant que la peste ne nous gagne !  

 

31ème jour

Dimanche 16 avril

Revenant de chez Elisabeth, je suis tout de suite allé voir Marine. Au bout de trois jours d’absence, j’étais inquiet. Elle était toujours là. Elle m’a accueilli tout naturellement comme si elle m’avait vu la veille. Avec ce simple mot : « Ah ! Te voilà ! » Mais elle restait à distance. Ses réactions la trahissaient. Elle est jeune, un peu braque — ainsi elle ouvre en moi un océan de tendresse. Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai bercée un peu. Pour la consoler. Puis je lui ai raconté mon aventure. Du moins ce que je pouvais lui en dire : 

« La voiture est venue me chercher comme prévu. En fait de voiture, c’était un fourgon blindé, aveugle. Pendant le trajet je n’ai rien vu. L’appartement d’élisabeth est comme elle me l’a dit. Tout est recouvert d’une feuille de plastique, comme pris dans un moule transparent : les tableaux, la plupart des meubles, la bibliothèque sont à la fois visibles et inaccessibles. On a plaqués les canapés aux murs. Ils sont donc eux aussi recouverts par le film plastique, sur lesquels sont disposés des coussins en matière synthétique. Il n’y a plus que du synthétique. « Tout est en style Sanity ! », m’a-elle dit. C’est la nouvelle tendance. « Tout ce qui est naturel est prohibé. La nature, c’est l’horreur. La maladie, la mort. Il nous faut reconstruire un autre monde, un monde sans la nature. Un monde à nous. Grâce à la science, on peut ». élisabeth a adopté la nouvelle idéologie. Je lui ai dit qu’elle parlait le Koromsky. « Mais non, m’a-t-elle répondu, qu’est-ce que tu vas chercher ! Je dis simplement les choses comme elles sont ! Et puis il n’y a pas que Koromsky sur terre, tu fais une fixation ! En plus, il a pris aussi de bonnes décisions. Il ne faut pas voir les choses en blanc et noir ». Je lui ai répondu qu’elle les voyait seulement en blanc, la couleur du number one, comme elle-même me l’avait appris. Nous étions face à face depuis cinq minutes, et déjà en conflit. Comme toujours. Vue ma qualité d’invité, je modérai néanmoins mes ardeurs. C'est-à-dire que je rongeais mon frein. Avec difficulté : j’avais l’impression qu’en ne répondant pas aux imbécillités que j’entendais, je les laissais pénétrer en moi, et s’emparer de mon esprit. À partir du moment où j’acquiesçais sur un point, il me fallait bien accepter tout ce qui en découlait, qui s’étendait en grandes nappes de significations dans lesquelles je serai bientôt noyé, sans repère…

Elle m’avait fait venir en avance. Les invités arrivèrent bientôt. Tout d’abord le metteur en scène Paul Santiago, avec sa nouvelle compagne, une actrice qu’il faisait travailler. Un vrai bonbon qui resta dans son rôle pendant toute la soirée, collée à lui. Hélas elle n’eut d’yeux que pour lui. Puis Laguigne avec sa collaboratrice, Marie Bisance. Celle-ci cumulait un poste qu’il lui avait obtenu à la Mairie de Paris, auprès de Robert Delaunay, et un poste au gouvernement, près de lui. Plus un poste à la Région. Elisabeth m’avait dit ce qu’elle en pensait : « Tu sais, au PS c’est comme partout, il faut coucher. Moi je n’ai pas voulu ». Elle justifiait ainsi le fait de ne pas être parvenue au top du parti. Je lui épargnais ma remarque : si j’étais là ce soir, si je partageai la table des élus, c’était parce que j’avais couché moi aussi. Avec elle. Et qu’elle souhaitait sans doute que je couche encore. Après tout, on pouvait voir les choses comme ça ! Je ne trouvais pas ça reluisant… Plasko vint seul. On ne lui connaissait pas d’aventure. Sauf celle, déjà ancienne, avec une très jolie député qui fut un temps ministre. Je ne pense pas que ce soit grâce à lui : l’amour a parfois de ces mystères... Je me suis toujours demandé comment elle avait pu. Pour la première fois, je vis paraître ensemble Jacques Noël et son amant Frédéric Pilou. Il prenait un risque, jusqu’alors c’était l’omerta. Jacques présenta Frédéric comme son assistant. Il gérait scrupuleusement son image, en prévision d’un futur prometteur. C’était un futur cacique du PS, il menait sa carrière en bon professionnel. Pendant la soirée, personne ne lui fit l’affront de lui rappeler qu’il était député ; et que, en tant que tel, il aurait dû s’embastiller à La Défense, pour débattre du bien du peuple… Frédéric devait souffrir un peu de rester dans l’ombre, mais il en profitait largement. Il était déjà loin, le temps où il n’était qu’un petit instituteur ! Aussi il se donnait sans partage, il était pour son grand homme une caricature de petite femme à tout faire. Jacques était marié, il avait deux charmantes petites filles. Il partageait sa semaine entre sa femme et son amant, avec lequel il officiait à la Mairie du 19ème. Il l’avait placé là, et aussi à la Région. Elisabeth avait aussi invité deux amies : une actrice en déclin qu’elle souhaitait aider, et une amie auteur de best-sellers, connue pour ses opinions de gauche. On n’attendait plus que la vedette de la soirée. Celui qu’on appelait le Docteur Joli Cœur ; qu’on accusait d’affairisme humanitaire, insinua la romancière.

– à tort, répondit Elisabeth, il n’a jamais fait que suivre sa conscience ! 

– On sait où mènent les chemins pavés de bonnes intentions, ajouta Plasko, mais ce n’est pas moi qui lui jetterai le premier !

Il fallait toujours qu’il fasse allusion à la période pour lui héroïque de Mai 68 où, paraît-il, il aurait joué un rôle. C’était aussi une façon de se démarquer à peu de frais de Koromsky. Dans ses discours électoraux, celui-ci avait invoqué l’histoire entière : Jeanne d’Arc, Jaurès, les poilus de 14/18, Blum, Roosevelt, les martyrs de la résistance, De Gaulle, Mitterrand. De Mai 68 il faisait découler tous les maux actuels.

– Je trouve malhonnête de faire un procès d’intention à quelqu’un qu’on ne connaît pas ! riposta Elisabeth. Pour ma part, je le connais comme ça, et par ce qu’en disent les medias, et ils sont très partagés !

Elle faisait sa naïve. J’avais l’impression qu’elle se plaçait dans le sens du vent. Les hommes et les femmes qui ont réussi exercent toujours sur Elisabeth un irrésistible attrait ; sans qu’on puisse pour autant la taxer d’opportunisme. Il n’y a pas chez elle de calcul. C’est pire, c’est instinctif…

– Mais nous on le connaît !, répondirent en chœur Plasko et Laguigne.

Plasko continua :

– On a fait l’internat ensemble. Déjà il se faisait remarquer. On l’avait surnommé le ludion. Déjà il surfait sur n’importe quelle crête, mais toujours avec brio… Il en donnait le tournis.

Laguigne se devait de manifester une solidarité gouvernementale avec son ami d’hier et d’aujourd’hui. Après tout, cette critique aurait pu lui être adressée :

– Chaque homme a ses défauts, il a les siens. Mais on ne peut nier qu’un grand idéal l’anime, il a su le montrer depuis longtemps sur la scène internationale. Ce qu’il a de caractéristique, et de rare, c’est qu’il sait allier à cette haute sensibilité, car on ne peut nier que c’est un homme sensible, un sens de la réalité que beaucoup peuvent lui envier. Le pragmatisme au service de l’idéalisme, voilà ce qui caractérise notre homme ! En ce sens, c’est un vrai  politique, il assume les responsabilités qu’il s’est données en toutes circonstances.

Où qu’il soit, Laguigne ne pouvait s’empêcher de faire des discours. Sans doute avait-il eu du mal à s’exprimer en public. Il avait peiné pour apprendre à faire ses phrases, les énoncer de façon convaincante. Maintenant il savait, mais ce savoir avait effacé tous les autres registres de discours. Je parierais que, même au lit avec Marie, il s’exprime ainsi. Heureusement que son amie est une politique comme lui ! Laguigne était un bulldozer monomaniaque. Il ne pouvait enregistrer qu’un logiciel sur son disque dur.

– Le pragmatisme au service des idées… à moins que ce soit le contraire, grommela Santiago.

Elisabeth ne voulut pas l’entendre :

– Voilà qui est bien dit !, lança-t-elle à Laguigne, en se dirigeant vers la cuisine.

C’était une femme de gauche, elle ne s’était jamais entourée des services d’une cuisinière. Frédéric la suivit pour lui apporter son aide : « Je suis ma femme à la cuisine! », cria-t-il, riant un peu trop fort de cette bonne plaisanterie. Quand il était en public, dans les diverses réunions du PS, il ne manquait pas de la tenir dans son bras, de la poulotter, et de l’appeler « ma femme ». Elle était son alibi hétérosexuel. Elle trouvait cela drôle, elle se laissait faire.

L’absence d’Elisabeth entraîna un instant de silence. Je les regardais, je me demandais ce que je faisais là. J’avais l’impression d’être transparent, bien que chacun me témoignât les politesses d’usage. En effet, je ne pouvais leur être utile en rien. Je ne servais, je n’avais servi qu’à Elisabeth. Une pure fonction libidinale. Je n’avais donc rien d’autre à faire qu’à compter les points. Jacques Noël tenta de relancer la conversation. Il avait une voix onctueuse et le geste mesuré. J’étais allé le visiter dans sa Mairie, j’avais été frappé par l’atmosphère feutrée qui y régnait. Il y planait un certain silence, comme si chacun gardait une oreille pour la voix de la transcendance qui pouvait se manifester à un moment où l’autre, quand bon lui chanterait. Etait-ce la voix du Peuple ? Ou celle du Maire, son représentant sur terre ? Jacques, ce jour-là, comme Frédéric que je croisais un instant, portait l’habit. Un costume sobre et discret, taillé pourtant dans une étoffe brillante, soyeuse. Je pensais : des habits d’ecclésiastiques. Ils avaient su adapter au monde laïc et républicain les pompes de l’église, ils avaient repris ses montages symboliques pour incarner le pouvoir, montrer qu’ils procédaient d’un autre monde avec lequel ils étaient en relation directe. Ainsi, le politique devenait une dimension du sacré. Sacrés farceurs ! Laguigne aussi, portait l’habit, mais craqué aux entournures. Chez lui, le naturel n’était pas encore bridé. On aurait pu dire de lui qu’il pétait dans la soie.

Parti dans mes réflexions, je n’avais pas écouté le début de la péroraison de Jacques. Il continuait son propos :  

– …c’est pourquoi je trouve importante, et nécessaire, la poursuite du dialogue. Nous pouvons remercier notre hôtesse d’en être l’entremetteuse. 

– Tu sais comme je suis, répondit Elisabeth, je m’entremets partout ! Mais toujours pour la bonne cause !

– Oui, ma femme, elle est comme ça, répondit en écho Frédéric, qui revenait de la cuisine les bras chargés d’assiettes.

Plasko paraissait gêné. Je me demandai si Jacques Noël n’était pas venu ce soir pour contrôler la situation, et empêcher de nouvelles fuites. Le tonneau du PS paraissait bien percé, depuis les élections ! Auquel cas il gênerait peut-être Plasko ? Je n’en savais rien, mais…

– Et puis il n’y a pas que la politique ! Avez-vous lu le dernier roman de mon amie Germaine Dubourg ?

Elisabeth jouait son rôle de maîtresse de maison, elle cherchait à créer le climat. Certains sujets, les vrais, ne devaient pas être abordés de front. Sa mission, telle que Laguigne la lui avait décrite, était de mettre en contact les uns et les autres. Pas de transformer sa table en arène politique ! On parla donc littérature. Germaine Dubourg avait le nez pour publier à point nommé une fiction sur un débat actuel. Ses romans mettaient en scène une question à la mode, avec une certaine finesse, et de l’authenticité. Mais son écriture était plate. On pouvait dire d’elle qu’elle était un as du marketing littéraire, elle savait trouver le thème porteur qui garantissait les ventes ; ou aussi bien qu’elle savait apporter sa pierre aux débats sociaux du moment. Question de point de vue. Son dernier roman, bien sûr, traitait de la grippe aviaire. Il avait du être écrit en un temps record. 

– Le plus important, c’est l’écriture, disait-elle. Je passe un temps infini à écrire et réécrire.

Voilà qui me chatouillait. Du haut de ses chiffres de tirage, Germaine parlait de la pureté de la langue française, de sa simplicité, de son dépouillement. J’avais déjà mis le nez dans ses bouquins, ils m’avaient fait penser aux conseils qu’on donne dans les écoles de journalisme : un sujet, un verbe, un complément ; c’est suffisant, au-delà le lecteur décroche. Il est vrai qu’à ce régime sec, il devient possible à quiconque d’écrire, ou presque. Je préférai garder pour moi cette réflexion, qui me paraissait désobligeante. Elisabeth connaissait mon caractère, elle m’avait dit : pas d’esclandre ! La conversation vira vers le thème de la pandémie. Plasko parla avec émotion de la souffrance de la population, rien que de normal. Laguigne parla vrai, il broda sur le thème des difficultés du gouvernement, son courage dans l’épreuve, son incapacité à évaluer précisément le nombre de victimes. Devant un tel fléau, dit-il, les différences politiques devaient s’effacer. Il ne dit pas au profit de qui. Jacques Noël mit délicatement les points sur les i :

– Je suis d’accord avec toi, nous sommes ensemble dans la lutte contre H9N1. Mais nous ne devons pas rassembler que les politiques, les entrepreneurs aussi. Il faudrait obtenir un engagement citoyen des financiers. Le président ne peut pas attendre moins de ses amis de toujours.

Laguine botta en touche :

– Tu as sans doute raison, cela explique d’ailleurs pourquoi les groupes pharmaceutiques se sont recomposés, pourquoi ils ont fait alliance avec d’autres groupes (il ne dit pas lesquels). Mais la question me dépasse, elle est du niveau présidentiel.

Elisabeth sentit le danger.

– Ce soir, pas de politique ! D’accord ? Ce sont mes amis que j’ai réunis ce soir autour de ma table. Des amis que j’aime tous et que je veux voir amis ! D’accord ?

Elle savait parfois manier l’autorité, mais toujours avec humour, sur le ton de la plaisanterie. Ça passait. Elle me le dit après : je ne comprends pas l’attitude de Noël, s’il est venu ce soir c’était bien dans une intention de concorde ? Plusieurs fois, il a mis les pieds dans le plat de façon grossière. Ça m’étonne de lui.

Santiago, qu’on n’avait guère entendu jusque là, se plaignit d’avoir faim. Peut-être n’avait-il rien d’autre à déclarer. En homme de théâtre, toujours contraint de trouver des protecteurs, il devait se garder à droite comme à gauche :

– Quand vient-il, le Joli Docteur? A-t-il seulement enfourché son jolly jumper ? Il a déjà une heure de retard, ce n’est pas très convenable…

Bien qu’au gouvernement, il arrivait encore à Jo Joilleux (Georges de son vrai prénom, il se faisait appeler Jo) d’enfourcher sa machine, une moto six cylindres carénée. Du moins tant que la pandémie ne fut pas déclarée. Il avait lutté contre les Dalton des cinq continents, d’où le jeu de mot rituel.

– Il n’est pas roi, il n’est que ministre, répondit finement l’actrice en déclin dont j’avais oublié le nom, sans doute pour se faire remarquer de Santiago. » 

Marine commençait à manifester de l’impatience. J’étais trop long. Et seul à me délecter de ce que je lui racontais. Ce qui comptait surtout pour elle, c’était pourquoi j’avais mis tant de temps à « rentrer », comme elle disait.

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